Randonnée aux portes du Tibet

Trois jours à travers les montagnes s’élevant entre la vallée du Mékong et celle du Nu Jiang, depuis Cizhong, un petit village majoritairement catholique, producteur de vin chinois, à Dimaluo, annoncé comme un charmant village tibétain. C’est Constantin, un français installé à Shangri-La qui nous a conseillé le coin (sentiersduciel.com, caravane-liotard.com). En fait d’une randonnée, c’est une marche pour les pèlerins entre les villages catholiques de ces deux vallées.

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De Cizhong à Dimaluo

Nous les aurions peut-être préférées dans d’autres circonstances, les montagnes, mais ce sont des manteaux de nuages qui nous ont encerclés. Cette mer qui nous aura peu laissé voir les alentours saufs proches. L’absence de visibilité nous aura confinés dans notre marche, attentifs à chaque goutte d’eau, à chaque arbre, sur un sentier où nous rencontrons pour toute civilisation quelques maisons de bois aux cheminées fumantes alimentés en électricité par de petits panneaux solaires ou des turbines directement actionnées par le courant des torrents. Quelques vaches, des buffles, des cochons et des chiens gardant les troupeaux – il paraîtrait qu’il y a des loups, dans ces montagnes. Il paraîtrait.

Nous évoluons à travers des forêts d’arbres immenses, peut-être centenaires. Le bruit des petits torrents nous accompagne tout au long du sentier. Sur le sol imbibé d’eau, des troncs jonchent, couchés par la foudre. A travers ces forêts intouchées par l’homme aux allures du Seigneur des Anneaux, nous avons une impression de jungle, avec ce lichen vert clair qui pendouille des arbres. Comme des Hobbits perdus dans la forêt noire, nous n’aurions pas été étonnés de croiser Gandalf et une bande de 13 nains, aussi perdus que nous.

« NOUS N’AURIONS PAS ÉTÉ ÉTONNÉS DE CROISER GANDALF ET UNE BANDE DE 13 NAINS »

Une fois les premières ascensions passées, les jambes échauffées, il n´y a plus la place que pour cette curiosité, savoir ce qui se cache derrière chaque virage et chaque mont. On en oublie l’inconfort des vêtements mouillés, de la sueur qui s’accumule sur notre peau transpirante, des sacs qui se font de plus en plus lourd à mesure que la fatigue nous gagne. Nous aimons voir la terre changer en douceur sous nos pieds, parfois herbeuse, souvent boueuse, jamais sèche. A mesure que le chemin avance, nous avons de moins en moins d’énergie à consacrer à la contemplation de ce qui nous entoure, trop occupés à mettre un pied devant l’autre sans glisser, mais parfois, en plein effort, nous nous arrêtons, buvons une grande gorgée d’eau, levons la tête et chacun de nos muscles se détend à la vue des cours d’eau qui s’enfoncent au lointain.

Chaque pas nous fait mesurer le chemin parcouru pour nous approcher d’une Chine atypique, qui se donne à nous seuls en récompense de nos efforts. Nous sourions à la pluie parce qu’elle nous fait solitaires dans la montagne ; nous aurons croisé deux français courageux menés par un jeune guide du coin, en sens inverse, et trois femmes d’ici dont deux jeunes filles, rencontrées dans le chemin boueux du dernier jour. Pour seule autre compagnie, des nuées de sangsues s’accrochent à nos chaussures, pour les plus chanceuses à nos jambes, jusqu’à ce que nous détections une présence douteuse sous nos pantalons.

« LES NUITS AURONT AU MOINS LE RÉCONFORT D’UN FEU DE BOIS POUR SÉCHER NOS VÊTEMENTS ET NOS OS HUMIDES »

Les deux nuits en montagnes devaient être sous tente, mais la pluie est plus forte, ce sont des auberges improvisées que nous visitons. Les nuits auront au moins le réconfort d’un feu de bois pour sécher nos vêtements et nos os humides. Un paysan des montagnes consacré à ses Yaks et vaches et à la chasse, le temps de la transhumance, nous accueille sous son toit. Un cabanon de bois ouvert sous le toit pour laisser passer les fumées d’un grand feu qui brûle à même le sol, au milieu de la pièce unique.

De grands verres de lait de Yak salé

Nous discutons le bout de gras avec les mains, jouons quelques notes de guitare. C’est un ancien militaire, 52, nous montre-t-il avec ses doigts, je crois qu’il était militaire jusqu’à ses 52 ans, puis 65, c’est son âge, 65 ans, dans les montagnes, entre la chasse et la pluie d’été, il fait du fromage de Yak, il en a tout un stock sur une petite étagère, et des lambeaux de viandes sèchent sous le toit. Après avoir englouti de grands verres de lait de Yak salé plein de morceaux de fromage séché, il nous sert un bol de riz accompagné de viande d’un oiseau dont on ne saura pas l’espèce, chassé plus haut dans les montagnes. Pour qu’on comprenne bien, il saisit son fusil, hilare, sort du cabanon, et tire un coup en l’air – au moins c’est clair, c’est bien lui le chasseur. Le lendemain matin, nous repartons le ventre plein d’encore plus de lait de buffle et de pain cuit à la vapeur dans le feu du matin (le feu alimenté toute la nuit d’énormes bûches encore vertes et humides), vers une ascension toujours plus haute.

Trois jours de marche annoncés

Nous testons notre capacité à endurer sur la longueur et dans les pires conditions. Trois jours de marche annoncés, au départ on s’attendait à passer deux cols à 3000 mètres d’altitude, parce qu’on avait mal compris. Les 3000, nous les avons largement dépassés le premier jour, puisque nous avons dormi à 3600, chez l’ancien soldat. Puis nous avons ascensionné sans fin jusqu’à 4200m, jusqu’au col du Sila, autrefois le seul accès à la vallée de Dimaluo par la vallée du Mékong. Là-haut, les quelques névés de neige disent qu’on est bien en altitude. Puis nous dévalons un versant raide, jusqu’au hameau suivant, à 3400m. Ce hameau est un ensemble de quelques maisonnettes dispersées autour d’un petit torrent de montagne. Il y règne ce calme qu’on retrouve en altitude, qui nous donnerait envie de poser bagages pour quelques jours. Mais la pluie et nos visas qui courent nous rappellent à notre marche.

Du Mékong au Nu Jiang

Le troisième jour nous passons un second col, une ascension de 3150 à 3740m en 2 heures, dernier point d’altitude avant de redescendre sous la pluie toujours plus dense pour une interminable route jusqu’à Dimaluo, à 1900m, à travers un sentier bordé de milliers de bambous tellement boueux que nos chaussures, couvertes de terre rouge, restent parfois collées dans une marre profonde.

Nous arrivons à Dimaluo en fin d’après-midi, par une route partiellement bétonnée, coupée par quelques glissements de terrain. Du charmant village tibétain attendu, nous voyons d’abord un imposant barrage, puis des constructions toutes bétonnées. Nous trouvons la Guesthouse d’Aluo, au milieu d’un village sali par la pluie, l’accueil nous réchauffe le cœur et les muscles qui tirent : tous les lits sont pris ce soir, mais sans hésitation, on nous offre le canapé pour la nuit et une douche chaude. A quelques kilomètres seulement du Tibet et de la Birmanie. C’est une autre Chine, un autre pays.