Luang Prabang

5h. Dans la ville de l’aube, sombre et fraîche, de petites ombres solitaires, épaule courbée sous le poids de paniers portés aux extrémités d’une palanche, glissent sur le pavé humide, en un mouvement serein. Le silence est partout, les véhicules dorment encore, seuls quelques coqs aux plumes multicolores s’égosillent, avant l’heure, comme prévenus de l’activité prématurée. Charmant réveil que le cocorico incessant mais il y a des moments où on leur tordrait bien le cou.

La marche de l’Aube

Parmi les 50.000 habitants de Luang Prabang, l’ancienne capitale du Laos, les plus fidèles bouddhistes s’installent avec discrétion sur des petits tabourets ou des tapis le long des trottoirs. Beaucoup sont des femmes aux visages ridées, vêtues d’une chemise blanche, une jupe lao et une écharpe blanche posée sur l’épaule. Des porteurs de palanches aux grands-mères fébriles, chacun pose devant lui fruits, légumes, biscuits, ainsi que des paniers tissés de bambous, par centaines, qui renferment une denrée précieuse, base de l’alimentation dans toute la région : le riz gluant, ou « khao niew », encore chaud. La veille au soir, le riz a été débarrassé de ses impuretés, rincé plusieurs fois, et plongé dans l’eau pour la nuit. Puis au petit matin, il est cuit à la vapeur entre 30 et 60 minutes, dépendant de sa qualité.

Le jour se lève, les ombres de la nuit ont laissé place aux couleurs bleutées, aux cricris des cigales, au claquement des pas sur le goudron. Les berges de la rivière Nam Ou embaument l’air, au confluant du Mékong, là où les deux cours se rejoignent pour embrasser la lande de la vieille ville. Sur le Mont Phu Si emmitouflé dans les brumes matinales, perché à une centaine de mètres au-dessus de la plate cité, le Wat (temple) Chom Si revêt les premiers reflets de lumière sur sa robe d’or.

Soudain, les tambours du dharma retentissent. Ils s’apprêtent, les petits hommes attendus, après les ablutions, après les chants, vêtus du kesa orange ou safran. Ils quittent les temples par petits groupes en file indienne, pieds nus sur l’asphalte, un sébile accroché en bandoulière, menés par le maître du temple ; en queue de file, les plus jeunes ne doivent pas avoir plus de 12 ans.

Le Tak Bat, cœur du rituel des matins de Luang Prabang

Dans la tradition du bouddhisme theravāda, adopté au 14e siècle comme religion d’Etat du Laos, les bonzes se nourrissent uniquement le matin, d’aliments dont les laïcs leur font l’aumône. Lorsqu’ils passent devant les habitants assis le long des trottoirs, ils s’arrêtent, les uns après les autres, soulèvent le couvercle de leur sébile, se penchent légèrement pour recevoir la nourriture. Une petite boulette de riz pincée entre trois doigts, un fruit ou un gâteau déposés dans le bol. Certains laïcs ont acquis avec les années de rituel un tel coup de main qu’ils semblent jeter le riz plus que le poser, dans un rythme effréné, soucieux de partager à parts égales pour tout le monde ; et du monde, il y en a.

Bientôt, les groupes de bonzes sont tous réunis en une longue enfilade d’hommes oranges qui marchent, marchent encore, arpentent les rues, sous les fenêtres de la vieille ville pour certaines encore somnolentes. Tout près, les chiens solitaires et errants, qui déjà occupent les trottoirs quand les heures sont encore noires, attendant eux aussi leur rôle dans la procession. Ils suivent la marche, en silence, et parfois l’un ou l’autre bonze pioche dans son sébile et donne de sa nourriture aux animaux.

Plus loin, les ruelles intimes se transforment en une large rue, où la majorité des agences et boutiques touristiques occupent les rez-de-chaussée de maisons à deux étages ; et ils ne manquent pas d’être là, les touristes, blancs et asiatiques, groupes entiers qui, après avoir acheté un panier de riz premier prix ou une coupelle de gâteaux, donnent l’aumône, en rang sur des petits tabourets ou des coussins, le temps d’une photo, d’un selfie ou d’une prière virtuelle à Buddha. Certains restent à cheval sur le passage des bonzes, un gros reflex vissé sur son trépied.

La scène des touristes est comme irréelle, une tâche dans cette atmosphère d’échange silencieux, où bouddhistes méditent sur leur acte de générosité, bonzes sur leur pauvreté apparente, la plus simple et la plus fondamentale des pratiques pour le respect mutuel. Le Tak Bat impressionne certes les touristes mais surtout les locaux, dont nombreux sont les hommes qui, jeunes, ont eux-mêmes marché en robe orange.

La tradition du Tak Bat, vieille de plusieurs centaines d’années, a résisté à la colonisation, à l’invasion japonaise, aux bombardements américains, à trois décennies de guerre, de troubles populaires et de changements sociaux et même au bannissement provisoire du bouddhisme après l’abolition de la monarchie par les communistes en 1975. Aujourd’hui, l’attraction touristique qu’elle est devenue menace l’équilibre de la pratique ; dans un pays où la religion et la société font vie commune, à travers les fêtes et les rituels, certains bonzes de Luang Prabang ne souhaitent plus participer à cette quête matinale tant que leur tradition n’est plus respectée. Et ce n’est pas éloigner les touristes des rues, mais respecter les règles monastiques les plus simples : s’habiller correctement, photographier avec discrétion et ne pas prendre part au rituel s’il n’a pas de sens profond.

« dans un pays où la religion et la société font vie commune, à travers les fêtes et les rituels »

L’inscription de la ville au patrimoine de l’Unesco en 1995 a permis la conservation d’un large héritage, de coutumes, de sites anciens, brassant des centaines de milliers de touristes annuels et les revenus qui vont avec. Toutefois, la tranquille petite ville qu’elle était s’est adaptée aux changements, bien sûr à l’avantage financier et matériel de nombreuses familles, mais au risque de perdre l’authenticité et l’identité même de son héritage.

Tout le centre, en mutation rapide, est déserté par les locaux s’éloignant vers les campagnes ; il n’y a pas si longtemps, ces commerces étaient encore habités par des artisans locaux, fabricants main de textiles en coton et soie, poteries, papiers… La vieille ville est maintenant grignotée par les étrangers qui rachètent les maisons pour monter leur petit business – et rares sont les teneurs d’agences ou d’hôtels prenant le temps d’informer les touristes sur la conduite à tenir lors du Tak Bat. La ville tradition qui perd ses traditions, c’est un peu le serpent qui se mord la queue.

Et la ville continue son cours

Aux alentours de 7h, alors que le soleil s’invite, les bonzes disparaissent peu à peu et retournent vers les pagodes. On les rencontre à toutes heures de la journée, dans les cours des quelques 35 temples qui parsèment la ville, un balais à la main, à simplement marcher, penser, s’amuser, étudier.

Pendant ce temps, dans les rues, les boutiques commencent à ouvrir, la circulation prend son éveil, le marché du matin est en pleine effervescence. Les stands de crêpes et de sandwichs sont déjà ouverts, le marché d’alimentation du bout de la rue Sisavangvong propose ses assiettes de riz frit, ses soupes de nouilles ou ses fruits shakes. Les lumières changent déjà au gré des éclaircies et du soleil montant, qui toute la journée brûlera la plaine de Luang Prabang, perdue au creux des montagnes. En fin d’après-midi, l’artère principale de la vieille ville se transforme en un grand marché d’artisanat, coloré de mille vanneries, chaussures brodées, tentures, café du Laos qui embaume d’une odeur puissante, tissus multicolores, le tout illuminé par de petites ampoules blanches à économie d’énergie, sous des bâches si basses que les plus grands doivent se courber.

Demain, les coqs chanteront toujours, les petits hommes orange et jaune safran se réveilleront et leur marche sur l’asphalte donnera les premiers rythmes d’une journée nouvelle. La cérémonie sera jouée encore, comme une pièce théâtrale de chaque lever de soleil, sous un ciel dégagé ou une pluie, quand la ville baigne dans ses heures les plus solennelles.