Laos : histoires de Farangs

Dans la région de Vang Vieng, sur les étendues montagneuses du Laos, parmi les visages bruns et rieurs, quelques hommes blancs vivent, appelés Farang – le blanc qui vient de loin. Explorateurs de nouvelles vies ou peut-être las de l’Europe vieillissante, ils bossent pour certains avec les touristes, teneurs de bungalows ou de guesthouses appréciées des voyageurs par leur confortable simplicité. Entre la petite ville de Kasi et la folle Vang Vieng, tristement célèbre pour la fête et le tubing alcoolisé (descendre la rivière sur une grosse chambre à air et les mains pleines de bouteilles d’alcool), notre route a croisé quatre d’entre eux, personnages uniques en leur genre.

Explorateurs de nouvelles vies

Joe, l’irlandais taciturne de 70 ans, un homme robuste et conservé par le travail physique, vit des revenus d’une guesthouse, bungalows charmants et bon restaurant, au calme de la berge ouest de la rivière Nam Xong. “Built all of it myself”, insiste-t-il avec l’irish accent marqué, une voix grave et grasse qui colle à la mémoire. Son visage, traversé d’une moustache drue et d’épais sourcils, change d’expression quand d’humeur massacrante il se met à rire d’une de ses propres blagues – parce que Joe, en vieil expat’ et à force de travail solitaire, a bien plus d’intérêt pour ses propres histoires sans fin que celles des autres. Sauf si elles concernent les ragots de voisinage, parce que sous ses airs de je-m’en-foutisme arrogant, Joe semble en réalité soucieux du qu’en dira-t-on.

« de drôles de véhicules tirant de grandes remorques qui parsèment les chemins de la région »

Dans le voisinage d’ailleurs, un autre jardin couvert de bungalows borde le chemin boueux du Vang Vieng rurale. Le Farang qui les tient, Noé, est un français installé dans le coin depuis huit ans. Nous le rencontrons un matin ensoleillé, au sommet d’une montagne offrant un large point de vue sur les champs de riz, à une heure de marche de Vang Vieng. Dans le coin, les paysans troquent de plus en plus les buffles pour de solides motoculteurs qu’ils munissent de roues hors des périodes de labour, de drôles de véhicules tirant de grandes remorques qui parsèment les chemins de la région :
« Et de tout le pays », nous dira Noé.

Cet homme aux muscles saillants, à la peau bronzée caramel, sa voix liquoreuse, a des airs d’intellectuel parisien qui s’est un jour perdu en route. Il raconte ses pays – l’ancien et le nouveau – avec un cynisme savoureux ; la vie au jour le jour du Laos, où hier et demain ne semblent pas exister. Là où n’est produit que le nécessaire, le riz qui suffit aux bouches du coin, pourquoi en faire plus quand on a ce qu’il nous faut ? La politique de la main tendue d’un pays qui reçoit de toutes parts aides internationales, et désintégration nationale – le projet chinois du train ralliant Kunming à Singapour en transperçant le Laos a bel et bien commencé. A ce moment même, une explosion résonne entre les montagnes :
« Les chinois, ils dynamitent les montagnes pour les centrales à béton à la sortie de la ville », dit Noé.
Il raconte tout d’un souffle, en ouvrant les parenthèses dans la parenthèse, un jeu pour lequel il semble bien retomber sur ses pattes : « Donc je disais,… ».
Parlant de corruption, vient l’histoire du percepteur des impôts, qui débarque chez Noé quelques jours plus tôt. Après quelques bières et considérations générales, le percepteur :
– Je vois que tu as deux tables de plus que l’année dernière !
– Oh oui mais tu sais, elles ne sont jamais bien pleines, répond Noé.
– Et huit chaises !
– Pour les deux tables, c’est mieux…

« la vie au jour le jour du Laos, où hier et demain ne semblent pas exister »

– Tu as même pu repeindre la façade.
– Bah, une peinture premier prix, je ne sais pas si ça tiendra bien longtemps.
Le percepteur griffonne sur son carnet, fait quelques calculs.
– Cette année tu paieras 500.000 Kips d’impôts.
– 500.000 ! dit Noé, offusqué. Mais c’est énorme je ne peux pas !
– Voyons regarde, tu as une affaire qui roule, et avec un 4×4 pareil…
Il considère la petite Jeep jaune.
– Justement tu sais, répond Noé, la Jeep a 15 ans et je n’ai pas les moyens pour un Hilux, avec les enfants à élever, tout ça…
C’est vrai, le pauvre il n’a même pas les moyens pour s’acheter un pick-up Hilux comme tous ses voisins.
– Bon, ok. 250.000 ça te va ?

Dur de vivre dans un pays communiste ?

Et Noé de conclure l’histoire : “ Si c’est ça la corruption, je dis oui tout de suite ! Dur de vivre dans un pays communiste, me disent des amis en France, alors je leur réponds : là où je peux encore prendre un scooter sans casque, fumer dans mon resto, payer ce que je dois et pas plus, alors laissez-moi dans mon pays aux libertés restreintes en continuant à croire que là-bas, parce qu’on reçoit nos feuilles d’impôts sur un joli papier bleu officiel, ce qu’on paie est justifié. Dites-moi où est la corruption ?! “
Huit années dans ce petit bout de pays, huit années que Noé goûte au calme, qu’il oublie l’angoisse des crédits, des assurances à payer, lui qui allait chez le médecin toutes les deux semaines en France, il n’est pas tombé malade depuis près d’une décennie.
Noé reprend son chemin, avec son lot d’histoires qu’il réserve à d’autres, tandis que nous restons encore un peu là-haut, aux portes d’une vaste campagne montagneuse.

Quelques jours auparavant, dans le bus entre Luang Prabang et Vang Vieng, Jason, australien de Perth en visite annuelle au Laos, nous parle de son hôte, un ami de longue date aujourd’hui installé à Kasi. “Tom, Uncle Tom ! Il a un petit business de motos trail, propose des sorties en montagnes et des cours pour débutants”. Chez Joe (l’irlandais), le nom de Tom est une seconde fois évoqué : “Yeah, Tom ! Serious budy. You know his real name is Steve, he likes Tom I guess. He used to work here, but he got bored of Vang Vieng, so he moved to Kasi”.

En fait Uncle Tom ne s’est pas ennuyé de Vang Vieng, il a simplement cherché un coin plus propice pour ses cours de moto, une route asphaltée et des chemins de montagne ; à Kasi, 30 km au nord de Vang Vieng, nous débarquons un beau matin devant une petite guesthouse bordée d’une large terrasse de resto, le tout entouré d’un bâtiment à deux étages en chantier et d’une charmante maisonnette. La maisonnette est en fait la future demeure de Tom, parce qu’ici il fait presque partie de la famille et surtout, avec ses cours de moto, il attire des clients pour le restaurant et la guesthouse.

Quand il nous voit descendre du pick-up taxi, un grand bonhomme corpulent, un sourire qui grimpe jusque dans les rides de son front, se précipite vers nous et de son accent le plus gallois dit : “Did you make an appointment for the motobikes ? I did not expect anyone, nobody come here by chance ! You know there not much to do around here !”

Nous sommes chanceux, nous ne sommes pas venus pour faire quoi que ce soit en particulier, fidèles vagabonds errants, on est simplement là. Et l’oncle semble se réjouir de notre présence. Il nous raconte le soir venu, autour de quelques BeerLao, des bribes de sa vie passée, un ancien mariage, deux enfants dont il parle fièrement qu’il a élevés seul à partir de ses 38 ans, une mère de 85 ans qui va du tonnerre de dieu, boit le vin au goulot et cuisine sans arrêt quand son fils rentre au Pays de Galle. D’ailleurs, il vient d’y passer trois mois et se plaint d’avoir pris de l’embonpoint, ça le gêne tellement qu’en deux jours passés à ses côtés nous ne l’avons pas vu manger. Tom est un peu nerveux, il attend une moto qui devrait arriver par bus de Luang Prabang. Un arrangement avec une compagnie de bus de voyageurs et il est possible dans ces pays de transporter n’importe quel objet, en soute ou sur le toit ; il se plaindrait presque du manque d’organisation de ces transferts, mais il a dû oublier que le transport n’est pas aussi facile dans d’autres pays plus « structurés »…

Garry (la moto) arrivée à bon port, Tom revient à notre table et c’est une nouvelle activité qui le préoccupe maintenant : récupérer le micro du karaoke nocturne quotidien du resto, où des groupes de collègues ou des familles viennent se détendre et s’amuser (à coup de grandes rasades d’alcool) en poussant la chansonnette. Des tubes populaires mielleux aux clips plus mielleux encore dans des enceintes saturées qui, à la longue donnent envie d’aller s’enterrer loin dans la forêt. Tom ayant vu la guitare accrochée à mon sac, je n’échappe pas au micro et engage le début de la fin de la soirée en chantant en anglais, pire encore en français ! La salle se vide, et Tom se charge d’achever la désertification en chantant sa préférée : “Ground control to major Tom”…

« Il y a quelque chose d’énigmatique dans le passé de cet homme qui a été comme catapulté de la dimension laconique de nos vies sédentaires à l’espace infini ouvert par l’ailleurs »

En fin de soirée, Uncle Tom énumère avec un sarcasme tout british les hauts lieux de sa petite ville lao, Kasi : Laos Vegas, l’avenue illuminée de mille enseignes ; Stargate ou la porte des centaines d’enfants qui, chaque matin, descendent de la montagne à vélo, là où Tom n’a jamais vu plus d’un petit village, c’est qu’ils doivent venir d’ailleurs ! ; l’hôtel Kasifornia qui sera peut-être bientôt inauguré…

Il y a quelque chose d’énigmatique dans le passé de cet homme qui a été comme catapulté de la dimension laconique de nos vies sédentaires à l’espace infini ouvert par l’ailleurs, quelque part au soleil, où tout peut être recréé. On devient vite un caméléon, à vivre au rythme asiatique, à se vêtir négligé – avec d’autant plus de plaisir que ça ne se voit pas -, à karaoker, à vivre une nouvelle forme de communication avec une langue qu’on découvre tous les jours.

Pris d’affection, Tom nous propose le lendemain de nous prêter une moto et nous montrer un peu les routes de la région, jusqu’à la Nola guesthouse à 20 km de là, située dans un petit village entouré de jungle, de rizières et de champs de café. C’est d’ailleurs à la Nola que nous poursuivons notre séjour, quelques jours coupés du monde, avec pour toute activité les hamacs de la terrasse donnant sur la rivière, les succulents repas de Tao, la propriétaire du lieu, les moments de rires partagés avec Mickael, l’italien foufou qui accueille et vit avec les hôtes.

Nous en sommes quatre, d’hôtes, durant ces quelques jours, nous et un couple de voyageurs perpétuels : Odde est israélien d’origine mais voyage depuis toujours. Il évoque la France où il a vécu plusieurs années en tant que musicien de rue, avec une justesse effrayante, ce pays des droits de l’homme, à condition de ne pas vivre dans la rue… Selma l’espagnole, qu’il a rencontrée à Varanasi en Inde, joue de l’alto comme les gitans, avec un plaisir tout marqué par son visage lumineux et ses cheveux gris, gris d’une femme de 30 ans.

Un matin, Uncle Tom repasse par là ; en gage de son accueil, il avait demandé à Marcel de le photographier avec des enfants démunis pour illustrer un projet caritatif consistant à sensibiliser des donateurs au Royaume-Uni, lever des fonds directement redistribués sous forme d’aides médicales, alimentaires et scolaires. Il arrive avec ses blagues nerveuses, enjoué comme un gamin de pouvoir faire ces photos et avancer dans son projet. Il veut la famille-type, des enfants dans le besoin, « dirty if possible », dit-il – pas trop de contraste avec lui quoi, avec son t-shirt à son effigie « Uncle Tom Trails » troué, son jogging crasseux et son sac banane adidas autour de la taille. Difficile pourtant dans ce village de trouver le casting parfait à sa requête ; ici, les enfants portent la douceur sur le visage. Chez les voisins, les trois enfants (deux garçons et une fille) sont orphelins de père, et quelques mètres plus loin cette femme immobilisée par des jambes affaiblies inspire la pitié à Tom ; avec une petite mise en scène, ça fait son affaire.

« le salon se transforme en un concert géant, de musique, de rires, de jeux de balles »

Après les photos, dans le salon de la guesthouse, les orphelins sont là, avec d’autres enfants, plus d’enfants encore. Selma a sorti l’alto, moi la guitare, les enfants font de la percussion sur des casseroles. D’abord décontenancés par ces grands blancs, les gosses se laissent apprivoiser, petit à petit, pour mieux prendre les rennes, mener les festivités, et voilà que le salon se transforme en un concert géant, de musique, de rires, de jeux de balles, et nous voilà nous aussi comme des gosses, à courir après la balle, à se moquer de celui qui ne l’attrape pas ; et ils ravissent, par leur bonté, leur solidarité, ils partagent les jeux, les balles, les fruits, incarnant de leurs petits yeux noirs ce que le monde oublie d’essentiel.

Plus tard, rassasiés de ces amusements et d’un bon repas préparé par Tao, son fils Tallin et le petit Pay (l’un des trois orphelins) nous guident à travers la jungle vers une cascade sauvage engloutie par la végétation. Ils courent tels des félins entre les hauts bambous et sur les rochers glissants, avec la joie incontrôlée de Pay de chevaucher une branche, imitant le motard à pleine vitesse. Cet amour de la moto vaut à Pay un tour sur le destrier de l’oncle Tom qui repasse par là le lendemain, et l’oncle heureux de découvrir cet enfant riant à pleines dents quand la veille il le voulait implorant pour quelques blancs, là-bas au loin, grandes âmes du portefeuille…