Bac Ha – Le marché des Hmong

Au moment même où nous avons passé le pont bétonné de Lao Cai, entre la porte de Chine et celle du Viêtnam, cité empreinte des colonialismes passés et actuels coupée par le fleuve rouge, nous sommes entrés dans un monde nouveau. L’Asie du Sud-Est, avec ses couleurs et ses chaleurs, ses hommes à la peau brune et tannée par un soleil toujours puissant, filtré par l’humidité brûlante de la saison des pluies. Nous n’y sommes pas restés, dans cette ville que j’entends pourtant comme familière, racontée bien des fois par un aïeul, un de ces vieux ingénieurs irremplaçables qui bourlinguent pour le travail, et qui, il n’y a pas si longtemps, sillonnait les rues exotiques de ce monde effervescent, en contait des histoires et en faisait, aussi, l’Histoire.

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Sapa, ancienne station d’altitude coloniale

Nous sautons ce jour même dans un bus pour Sapa, une ville des montagnes de l’ouest, ancienne station d’altitude coloniale française, recommandée par les guides et recommandable pour un court séjour au Vietnam. Connue pour la beauté de ses rizières alentours qui en cette saison peignent une campagne d’un vert profond, piqueté de touches jaunes des quelques champs plus mûrs et prêts à être récoltés, nous découvrons, à dos de moto, des montagnes rondes, où quelques maisons aux larges toits gris de tôle ondulée forment des villages de fond de vallée et de flanc de montagne. Partout des enfants marchent, jouent, reviennent de l’école, certains lèvent la main en criant « Xin Chao ! » ou « Hello ! », et retournent à leurs besognes, à leur marche, à leur jeu.
Le touriste n’est pas resté indifférent à ces paysages ; Sapa est quotidiennement envahie par l’affluence de vacanciers, dont nous faisons partie, il est difficile de se balader dans la ville et les campagnes environnantes sans rencontrer des femmes et des enfants des ethnies locales, le regard et la voix plaintifs, essayant de vendre des objets faits mains ou des nuits en Homestay.
Le samedi matin annonçant le lourd week-end, le marché peu inspirant de la ville, le prix des guest house doublant, nous avons pris un bus pour Bac Ha, une autre petite ville, aux airs plus calmes, perchée sur les montagnes de l’est de Lao Cai.

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« la place des animaux : porcs, chiots, canards, poules et poulets sont vendus, ça marchande, aboie, hurle… »

Transitant par Lao Cai, nous avons l’impression d’entrer dans une fournaise entre deux montagnes, une chaleur inconnue, inimaginable. A la station, on nous indique un bus local, aux airs de VW combi élargi, accueillant jusqu’à 30 passagers assis, même si à en juger par la masse de marchandises accumulées sur les sièges, le véhicule sied à toutes sortes de transports. Nous traversons trois heures durant des villages de montagnes grouillant de bananiers, citronniers, champs d’aloe vera, où des enfants jouent devant des échoppes rudimentaires de villages où les échantillons de divers savons liquides et shampoings, accrochés en chapelets au-dessus du comptoir, ajoutent une touche fluorescente au tableau vert de nature, gris de constructions.
La route, abîmée, étroite, est un piège pour les véhicules larges et aventureux, comme ce camion renversé dans le fossé par on ne sait quel mauvaise manœuvre, bloquant la circulation le temps de dégager une partie de la voie.

Le jeune contrôleur de notre petit bus, élancé, flanqué d’un casque colonial vert kaki et d’un sourire doux, se glisse entre les sièges, bagages, scooter tel un félin pour installer les nouveaux passagers, décharger ou charger d’autres marchandises, encore plus de marchandises. Le voilà enjoué d’un grand rire enfantin lorsqu’il saisit notre guitare et nous fait signe de nous lever ; « Bac Haaaa ! » Nous sommes arrivés à bon port.
C’est samedi, seul jour de saturation des hôtels de la ville. Mais nous rencontrons l’homme de la situation. Đông est vietnamien, originaire du nord du pays, de l’ethnie majoritaire des Việt. Gérant du premier hôtel de la rue qui quitte la station de bus, il semble avoir solution à tout : « It’s full for tonight my friends, but if you want to stay longer I make it cheaper. I find you a room for tonight and tomorrow you come to my hotel » (il faut l’imaginer prononcer cette phrase d’un souffle et à vive allure). Il a ce sourire mi chinois de l’homme d’affaires, mi asiatique du sud du gars cool et sympathique. Et c’est à peu près ça.

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Bac Ha, paisible petite bourgade

Bac Ha est une paisible petite bourgade d’environ 8000 habitants qui vit au rythme des entrées et sorties d’écoles, des informations diffusées tous les jours à 6h,12h et 18h dans les hauts parleurs de la mairie, et surtout du marché du dimanche.

Un marché où des hommes et des femmes des ethnies locales se réunissent et marchandent. Le tableau est haut en couleurs, grouillant de vie, et attire les touristes de tous horizons ; pour la grande majorité, ils viennent du samedi au dimanche, ou font l’aller retour dans la journée. Il faut alors se lever tôt pour profiter des premières heures avant l’affluence.

Le long d’une rue incurvée, débouchant dans le cœur de ce marché, des centaines de femmes sont assises à même le sol, un drap étendu devant elles, parfois un parasol pour se couvrir de la chaleur déjà forte au matin. Elles vendent divers fruits et légumes, tissus, balais, alcool de riz (sans aucun doute vue l’odeur qui se dégage de ces gros bidons blancs). Majoritairement de l’ethnie des Hmong, ces femmes sont vêtues de costumes traditionnels brodés de subtiles variations de couleurs et de perles – Six à huit mois seraient nécessaires pour confectionner un tel habit : une jupe plissée, une veste décorée de rubans multicolores ornés, des guêtres en tissu autour des jambes, de grandes boucles d’oreille en argent. Des femmes d’autres ethnies, les Tày, Dzao ou encore Nùng, se distinguent par un vêtement semblable mais conçu sur un velours noir de geai. D’autres femmes portent de simples vêtements de ville, la tête couverte d’un large chapeau pointu vietnamien.

« Ce n’est pas seulement l’habit, ou les rides gracieuses de leurs visages sans âge, visages calmes et sereins qui semblent vivre sans empressement… »

Ce n’est pas seulement l’habit, ou les rides gracieuses de leurs visages sans âge, visages calmes et sereins qui semblent vivre sans empressement, ni les dents argent scintillant dans certains sourires, ou leur peau tannée, ni tous ces petits enfants suspendus à leurs dos, mais tout cela, avec la touche de vie pullulante, les rires, les yeux bridés brillants, les voix franches, les bracelets chantant, le vrombissement des motos, tout cela qui résonne pour jouer la grande symphonie du marché de Bac Ha.

De part et d’autre de ce chahut organisé, deux grandes places accueillent des centaines de stands couverts de bâches oranges d’un côté, bleues de l’autre, où des vendeurs de divers tissus brodés, sacs et dessins handmades se mêlent aux vendeurs de tabac, drogueries en tous genres, bijoux… Une longue enfilée de tables entourées de bancs bas propose la fameuse soupe de nouille au riz, préparée en un clin d’œil à base d’un bouillon qui mijote des heures durant dans une marmite posée sur un feu de bois, dans laquelle les nouilles fraîches sont mélangées aux morceaux de poulet, porc, boudin noir, tofu, au choix, le tout recouvert d’ail sauvage et de menthe fraîche à volonté.

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Puis la section fruits et légumes se dégage vers la droite. Certains étals restent actifs toute la semaine, bananes, pastèques, mangues, litchis, mangoustans, de quoi prendre une dose de fraîcheur à n’importe quel moment de la journée. A côté, une petite halle bétonnée dégage de fortes odeurs ; elle couvre les vendeurs de viandes et de poissons baignant dans de petits bassins, écaillés et coupés vivants, après avoir été soigneusement désignés du doigt par des clients déjà munis de sacs, de victuailles, parfois une poule encore vivante, tenue par les pattes, à la main.

D’étranges cris et grognements nous attirent l’oreille vers l’arrière de cette halle. Après l’allée des barbiers, c’est la place des animaux : porcs, chiots, canards, poules et poulets sont vendus, ça marchande, aboie, hurle à la mort quand un cochon trop curieux tentant de s’échapper est retenu par les pattes arrières.

Le secteur du marché se termine de ce côté par un grand espace plat accessible par des escaliers où un autre gabarit de bestiole est sujet à la vente et aux paris : les buffles. Ces ruminants massifs, gris – brun dans cette région, aux cornes retroussées vers l’arrière comme si le vent avait trop soufflé dessus, sont les seules bêtes du marché qui ne sont pas destinées à être consommées ; on se contente d’utiliser leur force pour labourer les rizières.

« Ces ruminants massifs, gris – brun dans cette région, aux cornes retroussées vers l’arrière comme si le vent avait trop soufflé dessus »

Nous retrouvons des buffles et leurs propriétaires dans un autre marché, plus petit, à 30 km au nord de Bac Ha, menant des combats de cornes dans la boue, un jeu qui semble enjouer les locaux. Nous passons dans ce marché le 2 septembre, un jour comme un autre pourrait-on penser, sans savoir qu’ils fêtent ce jour-là les 70 ans de la Déclaration d’Indépendance du pays ; jusqu’à ce qu’une bande de jeunes hommes nous invitent à trinquer avec eux, vers 9h du matin, à l’alcool de riz, et refuser un toast revient à s’attirer des regards outrés d’incompréhension.

On échappe toutefois à cette tradition toute vietnamienne que nous retrouvons un peu partout où nous sommes passés ; difficile de s’asseoir à une table de guinguette sans qu’on nous offre avec un peu d’insistance et beaucoup d’étonnement quant à notre refus, une cigarette blonde que les hommes fument avec fierté à la fin du repas. Certains, peut-être plus âpres aux fumées lourdes, partagent de grandes bouffées inhalée dans une sorte de bang, que presque chaque restaurant met à disposition sur une table à l’entrée. Il arrive qu’un passant, jeune homme aux yeux malicieux et bridés, s’arrêtent, s’assoient, fument, et continuent leur chemin comme si de rien était, à travers les larges rues de la ville de Bac Ha.